Mauritanie
De Chinguetti aux dunes de l’Amatlich
160 km dans le massif de l'Adrar
Dimanche 27 janvier 2019
« J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence »… Au moment de m’embarquer pour le Sahara, je me souviens des propos du Petit Prince qui parle à l’aviateur, tandis qu’ils marchent tous les deux en direction d’un puits. Moi aussi, il me semble que j’ai toujours aimé le désert.
L’avion décolle à destination d’Atar, une ancienne ville de garnison des troupes coloniales françaises. La Mauritanie, c’est le Pays des Maures…
En 2007, quatre touristes français y ont été tués lors d’une attaque terroriste. Deux ans plus tard, un attentat-suicide est perpétré par AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique) contre l’Ambassade de France à Nouakchott, la capitale. Depuis cette date, le pays est resté fermé aux voyageurs. Et placé par le Quai d’Orsay sur la liste rouge des destinations dangereuses.
Aujourd’hui, la Mauritanie est partiellement sécurisée et ses frontières s’ouvrent à nouveau. C’est là que j’ai choisi d’aller marcher. Plus précisément dans le massif de l’Adrar, réputé pour être l’un des plus beaux déserts sahariens.
Une fois arrivé en plein Sahara, je ne sais pas exactement quand je pourrai à nouveau communiquer. Mais finalement, comme l’écrivait Théodore Monod, parler du désert ne serait-ce pas d’abord se taire comme lui ? Et lui rendre hommage non par nos vains bavardages, mais par notre silence ?
À Atar, la température au sol prévue est de 30 degrés !
Lundi 28 janvier 2019
Sur la grande piste du désert mauritanien, je marche seul avec notre guide Mohamed en direction du sud. Le reste du groupe est loin derrière nous et accompagne les dromadaires qui transportent nos sacs, l’eau, la nourriture et les tentes de notre campement. Devant nous, une immensité de dunes parsemée d’euphorbes. Et rien d’autre que le silence…
Pendant deux semaines, nous serons loin de tout. Le téléphone ne va plus sonner, je ne serai pas bloqué dans les embouteillages et je n’entendrai plus de nouvelles déprimantes à la radio. Je n’aurai plus de montre, mais j’aurai le temps.
Ce matin, nous avons visité la bibliothèque de Chinguetti qui contient des livres rares et de magnifiques exemplaires du Coran décorés d’enluminures. Malheureusement, cette ville sainte est menacée par l’avancée du désert. À cause des vents sahariens, et notamment l’harmattan, le sable envahit progressivement la ville. Les dunes avancent lentement, mais sûrement. Et mettent en péril son patrimoine historique et les trésors de sa bibiothèque.
Après trois heures de marche dans la grande immensité de sable, nous arrivons à la palmeraie de Lagueila. Une oasis de verdure et de fraîcheur qui tranche avec l’austérité des dunes de l’erg Ouarane. Le sable est d’une finesse incroyable. J’en saisi une poignée et je le laisse couler entre mes doigts comme de l’eau de source. Notre guide mauritanien marche seul devant nous au rythme des dromadaires de notre petite caravane. Je marche derrière lui en silence. Pour cette première journée, Mohamed nous a demandé de ne pas parler afin de mieux nous imprégner de l’esprit du désert. Et de nous défaire ainsi de nos habitudes de citadins, toujours prompts à bavarder. Ce silence me fait du bien. Je n’entends que le pas lent des dromadaires, le bruit du vent et le souffle de ma respiration à travers le chèche que j’ai retroussé sur mon nez pour me protéger du soleil de l’Afrique. Je me sens bien et laisse le désert envahir mon âme de son immensité et de son mystère.
Après une longue pause à la palmeraie durant laquelle nous avons évité les heures les plus chaudes de la journée, nous repartons pour une après-midi de marche. Lorsque nous sortons de l’ombre bienfaisante de la palmeraie, une chaleur écrasante s’abat quand même sur nous et nous progressons à travers les dunes, montant et descendant sans cesse. Et sanns cesse, nos chaussures s’emplissent d’une fine poussière orange. Il nous faut donc régulièrement les enlever et les vider sous peine de voir apparaître sur nos pieds des rougeurs, voire des ampoules. Et il nous est impossible de marcher pieds nus, car la température du sable avoisine les 50 degrés. Notre guide nous indique qu’il existe également dans le sable des dangers cachés comme des épines de plantes, des pierres coupantes ou des fragments de verre ou de métal. Pour l’instant, nous gardons donc nos chaussures…
Mardi 29 janvier 2019
Il a fait froid cette nuit. Au matin, nous avons trouvé un voile de givre sur la toile des tentes. Nous tentons de nous réchauffer autour du feu en buvant le thé et en mangeant les crêpes préparées par le cuisinier. Le vent du désert commence à souffler fort. Tandis que nous plions les tentes et roulons les tapis, les dromadaires mangent des touffes d’euphorbe et attendent tranquillement leur charge quotidienne que les chameliers vont bientôt installer sur leur unique bosse.
Tandis que le soleil monte progressivement dans un ciel pâle, notre petite troupe se met en route à travers les immenses dunes de Lemgualeg, des monticules de sable en forme de croissants de lunes que l’on appelle des barkhanes. Une marche épuisante qui nous conduit au plateau d’Arouitine. Avancer sur un sol plat et dur est agréable. Les autres membres du groupe sont sympathiques, mais je n’ai pas très envie de raconter ma vie, de ramener mon esprit là-bas, dans mon existence urbaine. Pas maintenant. D’abord, je veux laisser l’harmattan me raconter quelque ancestrale histoire de caravaniers. Le vent est la mémoire du désert et lorsqu’on prête suffisamment l’oreille, il devient un formidable conteur. Et je progresse ainsi avec lui jusqu’à notre bivouac du soir, près du puits de Marlek El Bir.
Mercredi 30 janvier 2019
“Ce qui embellit le désert, dit le Petit Prince, c’est qu’il cache un puits quelque part”… L’aviateur et écrivain Antoine de Saint-Exupéry, héros de l’Aéropostale, a plusieurs fois survolé la Mauritanie pour rejoindre Saint-Louis du Sénégal. C’est peut-être après d’être posé dans les sables de l’Inchiri qu’il a rencontré le Petit Prince…
Jeudi 31 janvier 2019
Notre petit groupe a désormais pris son rythme de croisière. Lever tôt dans la fraîcheur de la nuit, petit-déjeuner avec crêpes et thé brûlant, préparation des sacs et rangement du camp, avant de partir pour l’étape du jour. Aujourd’hui, nous allons traverser le plateau de Loumaïzine. Le paysage commence à changer peu à peu et nous découvrons bientôt le massif de Zarga et le djebel Loumaïzine. C’est là que nous installons notre bivouac pour une nouvelle nuit.
Vendredi 1er février 2019
L’acacia est l’arbre emblématique du Sahara. L’ombre qu’il procure a une grande importance, car sous son épais feuillage, les nomades peuvent trouver une fraîcheur relative, mais toujours bienfaisante. En été, dans le Sahara, la température peut atteindre 50 degrés à l’ombre. Et le sable peut même devenir plus chaud que l’air et atteindre 70°, ce qui peut provoquer des brulûres graves en quelques secondes.
Lors de la pause de la mi-journée, nous nous abritons systématiquement du soleil, en essayant de trouver un coin d’ombre.
Samedi 2 février 2019
Les jours se suivent et se ressemblent. Il me semble traverser un immense océan de solitude et j’apprécie cette sensation d’éternité. Je ne sais plus quelle heure il est, ni quel jour nous sommes. Nous marchons vers l’ouest en suivant la course du soleil. Mohamed nous guide à travers un dédale de dunes et nous le suivons sans vraiment savoir où nous allons. Cela importe peu.
Lundi 4 février 2019
Vent de sable aujourd’hui dans les dunes de vallée Blanche. Depuis le réveil, pendant le petit-déjeuner et durant toute la marche de la matinée, je n’ai pas arrêté d’en manger. De fins grains de sable qui s’insinuent partout et qui crissent entre les dents. Nous tentons de nous protéger comme nous le pouvons avec nos chèches. L’atmosphère est chargée de particules de silice et donne au ciel une couleur de fin du monde. Les dromadaires semblent ne pas souffrir de ce sable qui vole partout dans l’air. Il faut dire qu’ils sont dotés d’une double rangée de cils longs et épais qui agissent comme une véritable barrière contre le sable, réduisant ainsi les irritations. Par ailleurs, ces animaux ont la faculté de pouvoir fermer leurs narines, tout en continuant à respirer normalement. Je les envie…
Mardi 5 février 2019
Avec de violents hurlements, le vent de sable continue de souffler dans la vallée Blanche. Venues de loin comme de puissantes lames de fond, les bourrasques se sont abattues toute la nuit sur le campement où nous tentions en vain de dormir. Ce matin, tout en préparant notre paquetage, nous craignons comme la veille de manger du sable toute la journée. Bien que depuis deux jours, nous faisons tout pour ne pas ouvrir la bouche. Aujourd’hui, il me semble que le ciel s’est encore obscurci. La visibilité est réduite. Le vent souffle avec force et efface rapidement nos traces. Le désert souhaite sans doute nous signifier que sur cette terre, nous ne sommes que de passage et que notre souvenir disparaîtra aussi vite que nos pas sur le sable. Leçon d’humilité…
Mercredi 6 février 2019
Une belle surprise nous attendait ce matin. Écrasé de fatigue, j’ai réussi à m’endormir et n’ai pas entendu le vent se calmer durant la nuit. Il faut dire qu’il soufflait depuis trois jours. On finit par s’habituer à tout. Aujourd’hui, le ciel n’est pas encore parfaitement limpide comme aux premiers jours, mais au moins, nous pouvons respirer et manger normalement. Et nous avançons dans le désert mauritanien en profitant pleinement des paysages magnifiques que nous traversons. Les dunes de l’Amatlich s’offrent à nous dans toute leur beauté.
Jeudi 7 février 2019
Après douze jours passés dans le désert, nous vivons désormais coupés de l’extérieur. Nous sommes sans nouvelles de nos proches et nous n’avons aucune information sur la marche du monde. Nous avons oublié ce que signifie prendre une douche, s’asseoir sur une chaise, recevoir un appel téléphonique, avoir de l’eau potable à volonté et dormir dans un lit. Mais nous avons également oublié ce que signifie vivre entre quatre murs, avoir un plafond au-dessus sa tête, respirer un air pollué et se retrouver coincé dans les embouteillages.
Au lieu de tout cela, nous écoutons chanter le vent des journées entières, nous marchons en silence dans un monde sans limite, nous mangeons du pain cuit sous la braise, nous regardons la nuit danser des millions d’étoiles et nous nous endormons dans la chaleur d’un feu de camp. Le corps fourbu et l’esprit en paix… Il faut se méfier du désert. À trop le fréquenter, on finit pas ne plus avoir envie de rentrer chez soi.
La Mauritanie n’est pas seulement un pays de sable et d’horizons brûlants. Ce n’est pas le vide qu’on imagine bien souvent. Le désert est empli d’une présence qui nous dépasse et nous donne un aperçu de l’infini, le pressentiment du divin. Lieu de l’extrême solitude, c’est aussi celui de la mise à l’épreuve, de la révélation. « Le désert, disait Théodore Monod, est un sanctuaire sans murs ».
Crédits documents et photos
Le Petit Prince, d’Antoine de Saint-Exupéry © 1943, Reynal & Hitchock ; Méharées, de Théodore Monod © 1989, Actes Sud ; Cartographie © Nomade Aventure
